Le temps où les vers de Joachim du Bellay résonnaient semble bien loin. « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, / Ou comme cestuy-là qui conquit la toison, / Et puis est retourné, plein d’usage et de raison, / Vivre entre ses parents le reste de son âge ! » Les Ulysse et Jason contemporains n’entament pas un voyage initiatique pour apprendre les sagesses de l’ancien monde, ne quittent pas leur pays gonflés à bloc par une quête existentielle, pour retourner ensuite auprès des leurs. Ils fuient des guerres, des conflits, des dictatures, pour leur vie, pour leur liberté, parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Nul aède en ce XXIe siècle ne pourrait dignement dresser un poème épique glorifiant avec emphase le chaos et la souffrance. Point d’Homère donc, bien que les parcours soient, d’une certaine manière, héroïques.

Elias Kurdy fait partie de ces voyageurs forcés puisqu’il a quitté la Syrie en 2012, en pleine guerre civile. Il a vécu intimement l’exil, la perte d’un épicentre civilisationnel et l’éloignement avec la langue maternelle. Il a été confronté à cette rupture et à la nécessité de s’adapter, d’adopter de nouveaux codes et une nouvelle culture. Mais en tant qu’artiste, comment représenter l’exil ? Comment donner forme à quelque chose vécu dans sa chair tout en préservant une certaine pudeur ? Comment aborder ces drames humains dans une société où les informations ne semblent accessibles que le temps d’un éclat médiatique avant de retomber dans les limbes de l’indifférence ? Il a fallu prendre du temps, de la distance et regarder en arrière. Non pas vers son propre passé, avec nostalgie, mais plus loin, remonter le cours des millénaires jusqu’aux origines de son pays, comme on remonte un long fleuve. La région s’appelait alors la Mésopotamie. Berceau de l’écriture, elle a été façonnée par les grands royaumes et empires qui se sont succédés entre le Tigre et l’Euphrate. Les noms se bousculent, dans le désordre : des civilisations (Assyriens, Akkadiens), autant que des villes (Babylone, Khorsabad, Ninive) ou des figures mythiques – Hammurabi, Sargon, Sardanapale... Et sortie de terre en 1933, non loin de chez lui : Mari. Alors que les archéologues considéraient jusqu’alors le territoire syrien comme situé à l’écart de la civilisation mésopotamienne, ces fouilles ont bousculé les idées reçues pour révéler un site connu alors uniquement par les textes cunéiformes, avec le plus vieux palais connu de l’humanité daté du IIIe millénaire avant notre ère.

Elias Kurdy a étudié toutes ces périodes dans les livres, au Louvre, s’est penché sur des objets conservés dans des espaces auxquels il n’avait pas accès, n’ayant obtenu son passeport français qu’en 2025. Il a beaucoup échangé avec des archéologues et des historiens, et a pu faire des parallèles pour constater que l’exil était déjà traité dans les stèles ou les reliefs ornant les palais. « Lors d’une guerre, les Assyriens victorieux brûlaient la ville perdante akkadienne et on récupérait les citoyens ensuite assimilés. Sur un relief représentant une marche des Akkadiens, on voit le peuple dominé sculpté en plus petit, abandonnant sa cité. » Ainsi Elias Kurdy va-t-il s’approprier ces artefacts archéologiques pour construire un nouveau récit, une épopée fragmentaire qui parle du monde actuel. L’archéologie éclaire l’actualité, le passé vient au secours du présent, nous aide à prendre de la distance pour mieux nous apaiser. Une manière aussi de retourner sur ces terres et de superposer plusieurs temporalités, une réalité personnelle et une destinée collective.

Face aux reliefs d’Elias Kurdy, on a l’impression au premier regard que ces artefacts sont bien antiques car l’artiste en reprend les codes, le style, l’iconographie avec des personnages représentés « à l’égyptienne ». Les scènes elles-mêmes sont adaptées : dans des blocs qui ornaient le palais assyrien de Ninive, on peut voir, sur un fond composé de palmiers posés sur un sol rocheux figuré par des écailles, un pêcheur attraper des poissons ou une famille suivre un convoi, femmes et enfants assis sur une charrette tirée par deux bœufs, encadrée par des militaires. Sur la version d’Elias Kurdy, on retrouve les palmiers, le sol en écailles tandis que sur une ligne sinueuse, des personnages sont saisis dans le mouvement de la marche, les bras levés portant une valise ou un sac. D’autres attendent, assis, des bagages devant eux. D’autres encore, répartis sur deux registres, s’approchent des flots déchaînés dont les ondulations graphiques sont cependant abstraites et élégantes. Même principe dans son dessin monumental sur tissu, Shadows of History (N°1 Assyrian Marshe) : une scène de pêche dans des marais, riches en poissons, devient le théâtre d’affrontements – des soldats, affublés de casques assyriens et portant des lances, menacent leurs « ennemis », les jettent à l’eau, leur fracassent la tête... On ne sait pas ce qui se passe avant ou après : les œuvres sont comme les cases d’une bande dessinée incomplète qui invitent le lecteur à imaginer et à poursuivre la narration.

Elias Kurdy s’est conçu un alphabet à partir de personnages qui sont comme des motifs reproduits ici ou là, devenant des signes, comme aux débuts de l’écriture. Un homme portant une valise = l’exil. Les flots déchaînés = la Méditerranée. Quelques détails nous ramènent cependant au XXIe siècle : un skate, des écouteurs, un sac à dos... Le traitement de figures typiques – ces personnages pourraient avoir traversé n’importe quelle mer –, loin du genre du portrait, nous empêche de nous situer géographiquement ou dans le temps, tout en évitant de jouer sur le pathos, bien que le sujet décrit soit dramatique. C’est une façon de donner à ce récit une dimension universelle en mettant en exergue ce qui a traversé l’histoire humaine dès ses origines : la guerre, la trahison, l’amour, l’exil, la mort. Depuis les premiers récits mythologiques sur Gilgamesh et Enkidu, ces scènes se rejouent, comme si l’histoire se répétait sans cesse. Alors peut-être faudrait-il créer de nouveaux récits, voire un nouveau panthéon et de nouveaux symboles. « J’imagine une région où tout le monde a pris la fuite, les dieux, les animaux et l’agneau, explique Elias Kurdy en parlant de son œuvre Agneau ailé. Or, cet animal représente le met principal de la région et il est aussi emblématique de la religion puisque c’est une victime, c’est l’animal qu’on sacrifie. Pendant la guerre en Syrie, la viande était devenue inaccessible, c’est comme s’il avait décidé de fuir lui aussi. » À cette trame narrative se greffe une anecdote familiale incarnant le syncrétisme sous- jacent dans l’œuvre de l’artiste. « Ma grand-mère paternelle disait toujours : ‘‘une chèvre restera toujours une chèvre, même si elle a appris à voler’’ » – comme un avertissement contre l’arrogance.
Car il faut aussi faire redescendre de leur piédestal ces œuvres hissées au rang de chef- d’œuvre, « sacralisées » dans les musées, et dont Elias Kurdy s’inspire pour mieux s’en éloigner, en jouant sur la taille et sur les matériaux. Ainsi a-t-il dessiné au graphite sur un tissu de plus de trois mètres de haut l’« apkallu » du British Museum, ce demi-dieu à tête d’aigle faisant partie des sept sages sumériens créés par le dieu Enki pour apporter la civilisation à l’humanité. Alors que l’original pèse plusieurs tonnes, Elias Kurdy en fait une œuvre légère, transportable, à punaiser sur un mur et à contempler n’importe où, pas seulement au musée. L’œuvre devient nomade et peut partir en exil à son tour.

Elias Kurdy s’interroge ainsi sur le rôle du musée, sur son histoire et sur l’étrange situation qui fait que beaucoup de ces objets mis au jour dans des pays un temps sous domination européenne se retrouvent aujourd’hui être les fleurons de grandes institutions parisienne, londonienne, new- yorkaise ou berlinoise – de lieux finalement uniquement accessibles aux détenteurs d’un visa. Le musée peut par ailleurs être le relais de discours idéologiques et l’archéologie se voit alors détournée pour servir un récit national. Elias Kurdy prend ainsi pour exemple un objet conservé au musée national de Damas, découvert sur le site de Mari. La statuette longtemps présentée comme un lion ailé en lapis-lazuli s’avère être une chauve-souris, animal associé à la déesse Ishtar, mais en Syrie, où lion se dit « assad », il a longtemps été impossible de rebaptiser la pièce pour des raisons politiques... Elias Kurdy en fait un Démon d’invasion en plâtre patiné recouvert de feuilles d’or, un « objet cérémoniel représentant le démon de la fuite ».
Stéphanie Pioda
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Vues d'exposition : © Elias Kurdy, courtesy Dilecta. Photos : Nicolas Brasseur