Intitulée « Ce que les lieux retiennent », la première exposition personnelle de Claire Vaudey à la galerie Dilecta réunit une quinzaine d’œuvres : un ensemble de peintures et sérigraphies à la tempera, et une série d’œuvres graphiques, produites à la découpe laser et rehaussées de tempera pendant sa résidence à la Drawing Factory (Paris). Les architectures vides des « Jardin clos » – faisant référence à ce topos d’innombrables Annonciations où Marie apparaît dans un jardin entouré de murs – et les « Jachères » – autant terre labourable temporairement au repos que terrain laissé à l’abandon – sont mises en dialogue dans cette exposition placée sous le signe de la nature construite.

Ces œuvres de Claire Vaudey sont habitées d’architectures incarnées. Le jardin clos, leitmotiv de son travail, infuse sa pratique en tant que sujet de la représentation d’abord, en tant qu’outil conceptuel et performatif ensuite. Métaphore médiévale du paradis perdu (le jardin d’Eden), l’hortus conclusus est à envisager comme un espace délimité, unique endroit au sein duquel règne l’harmonie cosmique. Transformant cette nostalgie, ancrée encore aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, en image tangible, Claire Vaudey use de ce vocabulaire visuel pour réactiver chez le regardeur des images primordiales – l’idée du sanctuaire voire celle, si l’on en croit l’approche psychanalytique, du ventre maternel. Car cette clôture de l’espace, synonyme initialement d’un triomphe de la culture sur la nature chaotique, souligne surtout la double-essence du jardin clos, entre intérieur et extérieur, protection et enfermement – une ambivalence dont Claire Vaudey exploite le potentiel.

Plus qu’au concept religieux, c’est au thème iconographique associé qu’elle se réfère, et à la manière dont les peintres de Sienne et Florence, les Simone Martini, Fra Angelico et Botticelli, l’ont exploité. Le jardin y est ainsi représenté entouré non pas de murs hauts mais d’un simple muret bordé de plantations d’arbres contrôlées et régulières. Mais quand les tableaux de la Renaissance sont centrés sur les figures, Claire Vaudey cadre sa composition sur le décor lui-même, détourné de sa symbolique initiale. De la multiplicité des plans bien distincts du modèle de départ, elle retient surtout les points qui s’entremêlent, les lignes qui se croisent – la structuration de l’espace. Paradoxalement, la recherche du vraisemblable est cependant bien plus que travail préliminaire chez Claire Vaudey, elle est nécessaire à son processus de production : elle dessine ses espaces pour les transformer ensuite en maquettes 3D et les prendre en photo selon divers angles de vue – des objets auxquels nous n’avons accès qu’à travers leurs doubles picturaux. Tout dans le travail de l’artiste impose ainsi l’idée que les espaces peints et sculptés naissent à la fois de sa réflexion et de sa grande maîtrise technique. Le mimétisme n’est cependant pas la finalité. Il s’agit au contraire, dans l’image achevée, de faire un pas de côté, de proposer des microcosmes à échelles variables, poétiques et sensuels, là où l’identification des repères et des références est brouillée.

Le regard se glisse alors dans un monde où les éléments pointant vers le réel sont contredits par les couleurs acides et frontales, parfois dissonantes, de la tempera qui caractérise les œuvres de Claire Vaudey depuis sa sortie des Beaux-Arts. Cette technique, témoignage d’un héritage millénaire, des fresques égyptiennes en passant par les icônes byzantines, permet à l’artiste d’obtenir dans ses peintures un rendu mat et velouté. Elle peut ainsi susciter chez le regardeur des réactions presque synesthétiques, en sollicitant la mémoire sensorielle – ici, tactile lorsqu’il s’agit de suggérer la texture du velours –, affectant simultanément la nature des techniques qu’elle emploie. La photographie, point de départ assumé des « Jachères », perd par exemple son immédiateté lorsque l’artiste, l’imprimant à la découpe laser, brûle l’image et donne au papier la délicatesse de la dentelle. Sa pratique se caractérise alors par de multiples passages – d’une même technique ou de plusieurs – au sein d’une seule œuvre, qui viennent recouvrir partiellement ou en intégralité la représentation initiale et perturber notre perception première. Certains éléments disparaissent, d’autres sont suggérés en pointillés – comme lorsqu’une ouverture sur un jardin se voit dotée de barreaux dont le grésillement rappelle celui du pixel. Les aplats de couleur d’apparence homogène deviennent gradations et vibrations, transformant ces décors en théâtres d’ombres où la lumière crée le récit.

Il est de ces œuvres mobilisant bien plus que le regard, combinant l’haptique à l’optique, et dont les éléments, une fois juxtaposés, révèlent une autre histoire. Celles de Claire Vaudey en font partie en cela que sa démarche s’apparente aux pratiques du collage et du montage. La référence à l’art collagiste est assez évidente dans les œuvres les plus récentes, les « Jachères », puisqu’elles sont constituées de papiers colorés qui sont imprimés, découpés puis fixés. La façon cependant dont elle accole des éléments a priori disparates – matériaux autant que références – pour les mettre sur le même plan, les entremêlant dans une polyphonie joyeuse mais dans une fusion qui n’est jamais totale, fait du collage son modus operandi. Tout réside alors dans cet écart, savamment suggéré sans être évident, entre le réel et le fictionnel, entre la figuration et l’abstraction activant l’inconscient des images.

« L’espace n’existe [donc] pas ; il n’est qu’une métaphore de la structure de notre existence » (Louise Bourgeois), un moyen actif d’explorer ses souvenirs. Territoires-décors paradoxaux, au croisement entre construction de l’imagination et topographie réelle, sortes de labyrinthes où cheminer à la manière d’un parcours allégorique initiatique ou d’une architecture de la mémoire, les paysages de Claire Vaudey sont donc autant de lieux de projection, au sein desquels la mémoire, individuelle comme collective, s’abrite et se déploie. Des espaces entre-deux, terrains de rencontre ni tout à fait objectifs, ni tout à fait subjectifs, où s’opère avec facilité le glissement d’un registre à l’autre. Car cette pratique du puzzle rend toute sa magie à l’anachronisme, sans dissonance entre les époques et les territoires : dans les œuvres de l’artiste, le jardin-mausolée d’un Derek Jarman peut ainsi rencontrer les remparts du Bastion des larmes d’Abdellah Taïa, les murets des Annonciations la grille des barreaux de prison de Peter Halley ou les animaux en captivité de Gilles Aillaud, les techniques de la Renaissance celles du pop art.

« Ce que les lieux retiennent » est à envisager comme une constellation d’espaces où se vivent des moments de disparition et de transformation, de proximité d’emplacements à priori improbables, où se logent des temps mesurés à plusieurs aunes, où s’articulent des systèmes d’ouverture et de fermeture, où surgissent des mondes d’illusion dénonçant tout espace réel tout en s’y incarnant. Un ensemble d’hétérotopies pourrait-on dire, au sens où Michel Foucault l’entend, c’est-à-dire des lieux caractérisés par leur capacité à juxtaposer plusieurs espaces en eux-mêmes contradictoires – sortes d’utopies effectivement réalisées qu’elle nous invite à investir et à faire nôtres.

Chris Marie Tyan

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Vues d'exposition : © Claire Vaudey, courtesy Dilecta. Photo : Nicolas Brasseur

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