C’est surtout quand mes yeux se ferment qu’ils voient le mieux.
William Shakespeare
Artiste de la matière, Alice Gauthier a su, depuis quelques années déjà, nous séduire par la grâce de ses dessins à la douce incandescence, vision d’un monde qui se déploie indiciblement à la frontière du jour et de la nuit, prêt à basculer dans l’éternité. Au cœur de paysages davantage oniriques que fictifs viennent se glisser les ombres d’étranges et fluides personnages qui paraissent comme vouloir échapper à la lumière du réel – peut-être pour, enfin, ne plus s’appartenir. À cet état de papier qu’elle aime tant travailler s’est ajoutée son envie d’épaisseur, une idée de sculpter directement les pigments qu’elle a pour habitude de diluer et mélanger. Alors fini les liants et les pinceaux, le geste de dessiner ou de peindre à main levée… juste l’instant sacré d’apposer l’éclaté de couleurs à même le support et, du bout des doigts, l’effleurer pour lui offrir, plutôt que lui imposer, l’énergie et la liberté des formes. Souffler c’est créer, semble-t-elle exprimer ainsi dans L’Épaisseur de l’ombre, œuvre magistrale qu’elle expose actuellement à la Fondation EDF*, et qui s’étend tel un paysage atmosphérique prêt à nous absorber. Un dessin encore et malgré tout, même si pour le moins augmenté, qu’elle nous invite à traverser, ou devrait-on dire pénétrer, jusqu’à se perdre dans les reliefs de sa pensée.

Vue d'exposition. © Alice Gauthier, courtesy Dilecta. Photo : Nicolas Brasseur
Poursuivant ses expérimentations artistiques, la voilà ici livrant ses dernières recherches sous la forme d’étonnantes peintures à la pulpe ou « Pulp paintings », dans lesquelles les motifs font littéralement corps avec la matière, la technique consistant à mélanger les couleurs à la pâte à papier au moment de sa fabrication, et avant séchage. Les tracés voulus par l’artiste deviennent alors, de cette manière, beaucoup plus aléatoires, dépendants de la texture même de la pulpe et de la longueur des fibres, le résultat ne pouvant s’apprécier qu’une fois la feuille asséchée, dans son état fixé et son épaisseur finale. Alice Gauthier a découvert le procédé il y a une dizaine d’années, lors d’une résidence au Nouveau-Mexique, en visitant une exposition de David Hockney qui y présentait sa série des « Paper Pools », œuvres qui l’avaient alors profondément marquée dans leur approche de la matière comme dans leur dimension spirituelle. Il est vrai qu’elle-même ne cesse depuis ses débuts de s’interroger sur le rapport de son propre geste avec le support. Par cette approche très particulière dit-elle, le motif et la feuille ne font plus qu’un, extension parfaite s’il en est du domaine du dessin. Aussi lui tenait-il particulièrement à cœur de s’en emparer pour mieux lui permettre d’exprimer les contours de son imaginaire, avec cette envie bien naturelle de se laisser envahir, peut-être même déborder par l’alchimie de cette incroyable imprégnation et transformation du matériau vivant.

Vue d'exposition. © Alice Gauthier, courtesy Dilecta. Photo : Nicolas Brasseur
Le sujet était tout trouvé de ces paysages ô combien incarnés qu’elle aime déployer au long cours, en se jouant ici du rapport totalement fusionnel avec le papier devenu par essence complice de l’œuvre. Des accidents non maîtrisés de cette technique pour le moins empirique, et sans vouloir surtout les contourner, elle a su tirer avantage, trouvant dans la contrainte de l’aléatoire une nouvelle liberté d’action à vivre et partager. Le noir s’est imposé et répandu telle la lave jaillissant d’un volcan aussi docile que fertile. Les pierres comme les montagnes se sont mises à marcher, émergeant de la douce épaisseur de la pulpe, les larmes à couler telles des étoiles mouillées, et les maisons à vibrer au rythme d’un excès de nature et de réalité. Et toujours du fond des horizons sublimes qui nous submergent et nous bouleversent, surgissant des plis et replis du décor, s’animent quelques êtres de chair et d’encre desquels elle nous invite à nous rapprocher, pour mieux nous confondre face à leur inaccessible beauté. Enfin, dans la fragile transparence de quelques fragments de feuilles, elle s’est aventurée jusqu’à fouiller la couleur pour y révéler en surface l’intensité d’un rouge, créant un instant et par un subtil subterfuge l’illusion d’étonnants et poétiques vitraux de papier.

Vue d'exposition. © Alice Gauthier, courtesy Dilecta. Photo : Nicolas Brasseur
À travers cette odyssée de la matière, cette échappée intime et temporelle, c’est bien vers une nouvelle Terre qu’Alice Gauthier une fois encore nous entraîne. Un nouveau monde qu’elle nous offre à voir et qui pourrait être le nôtre, où derrière chaque relief se révèle le vivant, silhouettes de profil allongées, êtres d’une nature constituante prête bientôt à se réveiller et se lever afin de rejoindre enfin le règne d’une humanité à jamais apaisée.
Jean-Marc Dimanche
*Exposition « Ce que l’horizon promet », Fondation groupe EDF, jusqu’au 28 septembre 2025.


Vues d'exposition. © Alice Gauthier, courtesy Dilecta. Photo : Nicolas Brasseur